L’intégrité de la presse japonaise, une arme à double tranchant
Jusqu’en 2010, le Japon était la 2e puissance mondiale, derrière les États-Unis. Aujourd’hui rattrapé par la Chine et l’Allemagne, le pays souffre du vieillissement accéléré de sa population. Malgré tout, deux entités permettent au Japon de conserver sa place de leader, dans un domaine bien précis. Ces deux bouées de sauvetage sont le Yiomuri Shimbun et le Asahi Shimbun, les deux titres de presse les plus lus au monde. En 2022, le sociologue français César Castellvi a publié une enquête sur le monde de la presse nippone. Dès le titre, il présente le pays comme « le dernier empire de la presse ». Malgré une baisse de leurs ventes, les 8 à 10 millions d’exemplaires quotidiens vendus par le Yiomuri Shinbun et les 6 millions de l’Asahi Shinbun témoignent de l’étendue de la presse papier japonaise, ou à minima, un vestige de sa gloire passée. Quels sont alors, les raisons qui font de la presse papier japonaise, l’une des plus lues au monde, malgré un déclin progressif de son hégémonie ?
Le paysage médiatique de la presse quotidienne japonaise peut être divisé en plusieurs strates. La première est celle des grands quotidiens nationaux, viennent ensuite les magazines (dits “tabloïds“) et enfin les quotidiens régionaux, présents dans chaque préfecture. En comptant la presse audiovisuelle, 90 % des entreprises de presse japonaises sont des sociétés par actions. Une situation de prime abord similaire au paysage médiatique français, à un détail près. La loi japonaise interdit en effet à « toute personne dont l’activité principale n’est pas en lien avec la presse » d’être actionnaire d’un titre de presse. Bien que cette règle puisse être contournée, elle est majoritairement respectée (1 à 2 % des actionnaires de titres de presse japonais sont des banques ou des compagnies d’assurance). Le modèle japonais permet donc d’éviter l’apparition de grands magnats des médias. Le risque de voir des entrepreneurs s’immiscer graduellement dans le monde des médias et y faire jouer leurs propres intérêts (cf : rachat de l’école supérieure de journalisme de Paris par des groupes appartenant à Vincent Bolloré et Bernard Arnault en le 15 novembre 2024 ) est donc amoindri au Japon.
Il n’existe cependant aucune loi limitant la concentration de médias, tous supports confondus, entre les mains d’une seule entreprise de presse. Le paysage médiatique japonais est donc dominé par cinq grands conglomérats, qui détiennent à eux seuls, la grande majorité des titres de presse papier (il s’agit, par ordre croissant, des groupes Yomiuri, Asahi, Nihon-Keizai, Mainichi et Fuji-Sankei). Malgré l’avènement de ces superstructures, où les reporters se comptent parfois en milliers, les écoles de journalisme n’existent pas au Japon. En plus de questionner l’intérêt faiblissant de la jeune génération pour ce métier, cet état de fait est un argument à double tranchant pour les défenseurs de l’intégrité de la presse japonaise. Puisqu’ils ne sont pas formés, la grande majorité des reporters japonais font leurs armes sur le terrain, et ne sont donc pas influencés par les idéaux enseignés lors de leur formation. De l’autre côté, cela les expose à une influence plus grande de la rédaction à laquelle ils sont attachés et donc à une perte progressive d’objectivité, la culture du travail au Japon renforçant cette tendance.
Enfin, l’élément qui nuit le plus à l’intégrité de la presse japonaise est sans aucun doute l’existence des clubs de presse (kisha kurabu). Depuis la fin du XIXe, ces établissements sont présents à tous les niveaux de la société : universités, entreprises, agences culturelles, environnementales, mairies, commissariats… Les rédactions y détachent un journaliste, en général seul, pendant 2 ou 3 années de suite, de sorte que les liens qu’il tisse avec les personnes travaillant dans ces milieux lui donnent accès à des informations plus détaillées sur certains sujets. Les risques de collusion, entre les clubs de presse et les journaux qui y envoient leurs reporters (les quotidiens nationaux et régionaux) , sont donc souvent mentionnés. L’argument avancé par les rédactions est bien souvent que le turn-over opéré tous les 3 ans, suffit à réduire ce risque, tout en garantissant un accès à des informations plus complètes. L’herméticité de ces clubs pose également des questions. Il est beaucoup plus difficile pour un salarié d’un média audiovisuel, ou un reporter étranger d’y entrer.





