Information et conflits : L’impact du reportage de guerre sur le retrait des troupes américaines au Viet-Nam
Le 27 Janvier 1973, le président américain Richard Milhous Nixon signe les accords de Paris et engage son pays à retirer toutes ses troupes envoyées au Viet-Nam. Les raisons qui justifient cette décision sont multiples. La guerre contre le Nord du Viet-Nam dure depuis presque 10 ans et l’économie américaine souffre des moyens exponentiels déployés dans le conflit. Entre 1967 et 1968, un tiers du budget militaire des Etats-unis ont été consacrés pour la guerre du Vietnam .
En face, l’ennemi ne faiblit pas: « Vous pouvez tuer dix de mes hommes pour chacun des vôtres que nous tuerons. Mais même ainsi, vous perdrez et nous gagnerons. » La prédiction d’Ho Chi Minh, leader charismatique du Vietnam-Nord jusqu’à sa mort en 1969 finira par se réaliser. À la fin de la guerre, les pertes militaires américaines s’élèvent à 58 000. Même en ajoutant les 300 000 soldats alliés sud-vietnamiens tombés au combat aux côtés des américains, on ne parvient pas à égaler le million de pertes au sein du Front National de Libération du Sud Viêt-Nam (FLNV).
Pourtant, pendant 20 ans, l’Amérique et le Vietnam-Sud se seront épuisés à repousser les offensives répétés du FLNV. Ainsi, le 30 Avril 1975, l’armée nord-vietnamienne pénètre dans Saigon, la capitale du Sud. Après 2 ans de “désescalade“, les derniers officiels et soldats américains présents sur place prennent la fuite en hélicoptère et les communistes unifient le pays en brandissant leur drapeau en haut du palais présidentiel. Après avoir anéanti deux millions de vie dans leur lutte idéologique contre le communisme, les États-Unis perdent la guerre du Vietnam.
La guerre du Vietnam sera la première retransmise en direct à la population américaine. Dans les années 1970, la plupart des foyers américains disposent d’un téléviseur ou d’un poste de radio. La société civile va alors être submergée d’images d’horreur en provenance du Vietnam. Des enfants brûlés par le Napalm aux civils exécutés dans les rues en passant par les massacres des soldats américains, les reporter présents sur place choisiront de montrer la réalité de la guerre, sans aucune censure. À ces images choquantes s’aoute l’incompréhension d’une majorité des citoyens. Pourquoi leurs frères, leurs fils et leurs maris sont envoyés à l’abattoir loin de chez eux dans un conflit qui ne concerne pas directement leur pays ?
Un puissant mouvement de contestation va donc émerger au sein de la population américaine, déjà en proie à une volonté de changement grandissant. Les Seventies sont en effet marquées par l’émergence de nombreux mouvements sociaux, comme le mouvement des droits civiques, principalement portés par une jeunesse américaine revendiquant la liberté et l’égalité pour tous. Le 15 Avril 1967, 100 000 américains défilent dans les rues de New York pour demander le retrait des GIs du territoire Vietnamien. Les raisons de la défaite américaine au Vietnam sont nombreuses. Si toutes les études s’accordent à dire que la mobilisation des citoyens américains a fortement influencé le retrait des troupes américaines, le rôle qu’ont joué les médias dans cette mobilisation est sujet à controverse.

Au matin de la guerre, une information controlée



Dès 1964 et l’incident du golfe de Tonkin, chaque information sortant du Viet-Nam est analysée avant d’être publiée. Un véritable ministre de l’information local est mis en place chargé de transmettre les informations sur le conflit lors de conférences de presse quotidiennes avec des journalistes, au préalable accrédités par le gouvernement. Dans La Fabrique du Consentement, les chercheurs américains Noam Chomsky et Edward Herman parlent d’images aseptisées de la guerre, dans lesquelles la violence et la brutalité ne sont pas représentées.
Au début du conflit, l’opposition du public à l’intervention américaine au Viet-Nam n’est pas à son apogée et la plupart des journalistes axent leurs productions sur la vie des soldats américains sur le front. De nombreux reportages sont réalisés en immersion complète avec les brigades des GI’s3 à l’instar de “One Ride With Yankee Papa 13“ réalisé par Larry Burrows pour LIFE Magazine en 1965. Sur la une de couverture du 16 Avril 1965, ci-dessus, le titre du reportage donne le ton : “With a brave crew in a deadly figth-Vietcong zero in on vulnerable U.S. copters“. Pour ce reportage, Burrows a suivi l’unité américaine au nom de code Yankee Papa 13 lors d’une opération de routine. Leur hélicoptère a été pris pour cible par des soldats du FNLV et deux de leurs camardes ont été tués lors de l’opération. Dans l’imaginaire collectif, la violence de ce type d’images, retransmises en quasi-simultanée dans le monde entier a contribué à retourner la société civile américaine contre son gouvernement.
Mais aujourd’hui de plus en plus d’études s’accordent à montrer que l’effet d’influence entre les médias et la société civile américaine était double. Dans une logique de concurrence dans l’espace public et de rentabilité de publication, plus les citoyens américains manifestaient leur réticence face à l’implication de l’armée au Viet-Nam, plus les reportages contenant des images chocs étaient mises en avant et ainsi de suite. À ce titre, le journaliste français Arnaud Mercier écrira dans Guerres et médias: permanences et mutations que « les autorités américaines ont été prises à leur propre jeu [en refusant] d’imposer une censure qui serait passée pour inacceptable -puisque les Etats-Unis n’étaient pas officiellement en guerre- et qui aurait attiré l’attention des médias. » Sachant que le sort des vietnamiens importait moins aux familles américaines que la vie de leurs soldats, l’administration Baines Johnson a donné carte quasi-blanche aux journalistes présents sur place pour décrie l’horreur de la guerre du point de vue des GI’s. Cette stratégie se retournera contre le gouvernement américain dès 1968 et l’offensive du Têt.
1968, le début de la débâcle militaire et médiatique

Dans la nuit du 30 Janvier 1968, les rebelles communistes lancent une offensive générale sur une centaine de villes dont la capitale du Viet-Nam Sud, Saigon ou se trouvent le palais présidentiel et l’ambassade américaine. L’offensive du Têt, qui se prolongera jusqu’en Septembre, comprend notamment la bataille de Hué, dans laquelle près de 3000 civils suspectés de collusion avec le gouvernement de Saigon seront exécutés par des soldats Nord-Vietnamiens. Reprendre cette ville à forte connotation idéologique chez les vietnamiens, devient l’objectif numéro un du président Johnson. Au cours des affrontements, la ville sera détruite en quasi-totalité, sous le regard du monde entier. À partir de l’offensive du Têt, certains clichés vont marquer un changement dans l’opinion publique américaine, qui soutiendra de moins en moins l’implication de son pays au Vietnam.
Le 1er février 1968, le photographe Eddie Adams capture l’exécution à bout portant d’un prisonnier du FNLS par le chef de la police de Saigon. Publiée en une du New York Times, le choc de cette photo, prise au 500ème de seconde où la balle pénètre dans le crâne du combattant, tend à opérer un début retournement dans l’opinion publique américaine. Bien que la même histoire plusieurs versions (le combattant abattu aurait massacré la famille du chef de la police avant d’être fait prisonnier), avec ce cliché l’image de la République du Viêt Nam se ternit dans l’imaginaire collectif américain. Pour montrer l’amplification de ce phénomène, il est important d’évoquer le massacre de My Lai et le tristement célèbre cliché de la Napalm Girl.


Le 16 mars 1968, une compagnie américaine arrive aux abords de My Lai, un hameau au nord de la République du Vietnam. Epuisée par une guerre aussi physique que psychologique et après avoir perdu plus de la moitié de ses soldats, la compagnie va littéralement réduire le village à feu et à sang. Entre hommes, femmes, enfants, en tout, 500 civils perdront la vie des mains d’une trentaine de soldats américains. Avec ce massacre, démarre une campagne de discréditation de l’armée américaine. Au plus fort de la guerre (500 000 soldats américains ont été déployés au Viet-Nam en 1968), les citoyens américains réalisent que les civils sont les principales victimes du conflit.

Pendant la guerre, les Etats-Unis ont largué 7,5 millions de tonnes de bombe sur le Nord-Vietnam, le Sud-Vietnam, le Laos et le Cambodge, dépassant le nombre de bombardements enregistrés pendant la Seconde Guerre Mondiale.
La plupart des combats se déroulent dans la jungle, un environnement inconnu des troupes américaines, contrairement aux soldats vietnamiens qui savent s’y camoufler pour prendre les GI’s par surprise. Pour remédier à ce problème, les officiels américains vont décider de lancer une campagne de terre brulée sur le Vietnam. Après le scandale de l’agent orange, un herbicide dont l’armée étasunienne déversera 83 millions de litres entre 1961 et 1971, un cliché va faire le tour du monde, celui d’une petite fille échappant au bombardement de son village. Le 8 Juin 1972, la scène est filmée et diffusée par les chaines de télévision américaines “American Broadcasting Company Television“ et “National Broadcasting Company Television“ et le lendemain, le photographe Nick Ut réalise ce cliché, qui sera utilisée en première page du Washington Post et du New York Times.
Un rôle fantasmé des images dans la guerre du Viet-Nam ?
Dans l’imaginaire collectif américain, toutes ces images retransmises par les médias auraient été le principal facteur du retrait des troupes américaines du Viet-Nam. De plus en plus de travaux s’attellent à vérifier la véracité de ces théories média-centrées. Dans “The « Uncensored War »: the media and the Vietnam“, le spécialiste en médias d’informations Daniel C. Hallin a étudié les reportages du New-York Times entre 1961 et 1975 et certaines images retransmises à la télévision américaine de 1965 à 1973. La conclusion de ces recherches est que les médias américains se sont plutôt rangés du côté du gouvernement. Il analyse certaines des images précédemment évoqués dans cet article comme des analyses factuelles de la situation au Viet-Nam qui ne remettent pas forcément en cause la politique du gouvernement américain. Cette idée de consensus entre les médias et le gouvernement est également reprise dans la thèse de Camille Rouquet: « The Remediated Images of the Vietnam War ».
La docteure en langues et cultures des sociétés anglophones s’est également intéressé au mythe des images du Viet-Nam et en est arrivé aux mêmes conclusions. En analysant les republications de quatre images célèbres du conflit (dont l’exécution de Saigon et la petite fille au Napalm), ses recherches ont montrées que ces photographies n’étaient pas une composante essentielle du répertoire d’action des manifestants lors des protestations réclamant le retrait des troupes américaines. Ces études ne remettent pas en cause l’impact qu’a eu la mobilisation des citoyens américains sur la décision du gouvernement américain d’entamer la désescalade au Vietnam. Cependant elles tendent à montrer que des facteurs comme l’incompétence de l’administration Nixon à trouver une issue au conflit et les protestations sociales déjà ancrées dans la société civile ont joué un rôle majeur dans le retrait des troupes américaines.
Entre la crise du système et des institutions politiques américaines, les mouvements de sociaux pour plus de liberté, les scandales des Pentagones Papers et des du Watergate, certains facteurs expliquant la mobilisation contre la guerre du Viet-Nam sont indépendants du conflit en lui même. Le but de cette article n’est pas de minimiser le rôle joué par les clichés pris par les journalistes au Viet-Nam, parfois au péril de leur vie. La documentation de la violence du massacre et les innombrables pertes, tant dans l’armée américaine que parmi la population vietnamienne, ont indéniablement permis de mettre fin à la guerre. Seulement, il est probable que d’autres facteurs se soient conjecturés en ce sens, et que les célèbres clichés de la guerre du Viet-Nam ai joué un rôle mémoriel plus important, que celui de catalyseur de moteur de l’opinion publique américaine.






